Le musee d’histoire de la france : une culture nationale en voie de disparition ? | Dominique Poulot
Une histoire-mémoire à différentes échelles
Par là, le musée d’histoire illustre particulièrement le dilemme entre « une histoire qui apprend plus et explique moins, et une histoire qui explique plus et apprend moins » que soulignait Claude Levi-Strauss voici une génération. Car « l’histoire biographique et anecdotique, qui est tout en bas de l’échelle, est une histoire faible, qui ne contient pas en elle-même sa propre intelligibilité, laquelle lui vient seulement quand on la transporte en bloc au sein d’une histoire plus forte qu’elle ; et celle-ci entretient le même rapport avec une classe de rang plus élevé. Pourtant, on aurait tort de croire que ces emboîtements reconstituent progressivement une histoire totale ; car ce qu’on gagne d’un côté, on le perd de l’autre. L’histoire biographique et anecdotique est la moins explicative ; mais elle est la plus riche du point de vue de l’information, puisqu’elle considère les individus dans leur particularité, et qu’elle détaille, pour chacun d’eux, les nuances du caractère, les détours de leurs motifs, les phases de leurs délibérations. Cette information se schématise, puis s’efface, puis s’abolit, quand on passe à des histoires de plus en plus ‘fortes’ » (37). Pour sortir par en bas, en somme le musée d’histoire devient le musée biographique de tel ou tel personnage, et pour sortir par en haut, il devient ou redevient le musée de l’homme. Aujourd’hui l’un des enjeux du nouveau musée de Marseille est de fait une historicisation du musée des ATP. Georges-Henri Rivière n’était pas historien, et le musée présentait une vue éternelle des traditions françaises dans un rapport d’empathie, de connivence, aux objets de la tradition. Au contraire, d’après son nouveau directeur, Michel Colardelle, le futur établissement doit considérer les objets comme profondément inscrits dans l’histoire. C’est contre l’idéologie Malraux, comme il l’appelle, que se joue l’appel à la contextualisation – celle de la Méditerranée contemporaine, dans un questionnement qui se décline en 5 thèmes, renouvelés tous les 5 ans : le Paradis, l’eau, le chemin, la cité, le Masculin/Féminin.
L’appel à la mémoire est devenu un leitmotiv de l’histoire « au second degré » (38). Entre la formule de Paul Valéry à propos de la nouvelle conscience de la mortalité des civilisations et celle de Daniel Halévy à propos de l’accélération inédite de l’histoire se fait jour un besoin de se rassurer quant à la permanence de la nation, de la société ou de la communauté – telle est au moins la thèse d’une compensation de l’accélération de l’histoire pointée par Hermann Lübbe et développée par lui à propos de la muséalisation contemporaine en général.
Par rapport à la situation des années 1950-1970, les musées d’histoire bénéficient aujourd’hui d’une image renouvelée et d’un préjugé plus favorable dans le public (39). Ils ont tenu compte des modifications des ambitions et des pratiques des historiens : suivant en quelque sorte le constat de Pierre Nora quant à l’éclatement de l’histoire, les expositions en leur sein sont devenues très thématisées et spécialisées, voire fragmentées, tout en conservant leur revendication d’autorité et leur anonymat d’auteur, ce qui ne va pas sans poser problème à l’heure de l’ego-histoire. L’actualité présente est marquée par la multiplication des musées-mémoriaux, qui vont de l’histoire coloniale de l’Afrique du Nord aux mémoriaux de sites, aux mémoriaux de victimes et aux musées de la paix. C’est ce que Annette Becker nomme les « musées ouverts », créés sur les lieux mêmes des drames qu’ils commémorent (40). Les intentions sont largement marquées par une éthique des droits de l’homme, et s’inscrivent dans le présent de manière beaucoup plus explicite que dans les musées d’histoire traditionnellement conçus comme consacrés à l’enseignement de l’histoire. Une sorte de devoir d’implication des visiteurs est ici à l’agenda des musées d’histoire.
Le musée d’histoire jouit d’une très grande crédibilité parce qu’il expose l’authenticité par excellence, en présentant des témoins véridiques du passé, présentés comme autant d’évidences d’une présence du passé, et qui valent pour preuve de la véracité des propositions du musée. Mais le musée d’histoire, aujourd’hui, est bien davantage un musée du présent qu’un musée d’histoire au sens traditionnel du terme. Dans les musées des années 1980, « l’immersion dans les pratiques du passé, loin d’être nostalgique, éveille aux problèmes du présent » (Préface de la brochure de la Fédération des Ecomusées, 1990) (41). L’écomusée, en particulier, élabore une nouvelle représentation du patrimoine conçue comme prise de conscience d’elle-même par la société, grâce à la mise au jour (interminable) de ses « propriétés (42). » Il participe en ce sens d’une dynamique inédite du « patrimoine » dans la société, dont témoignent aussi les recherches commanditées par la Mission du Patrimoine sur les pratiques et les politiques culturelles de l’identité. Si le musée d’histoire classique mobilisait le passé pour l’avenir, l’écomusée, lui, figure plutôt, selon une excellente formule de Freddy Raphaël, « une provocation de la mémoire (43). » L’utopie des écomusées Rivière des années 1970 a tenté de donner une position d’acteurs aux visiteurs – même si, comme l’a montré Octave Debary à propos du Creusot, c’était sur l’échec d’un travail de mémoire inachevé que de telles thèses reposaient parfois.
Au siècle dernier, la patrimonialisation s’attachait à rendre une voix aux monuments désormais silencieux, à tous les restes du passé, dans un sentiment d’urgence dû à la hantise de la perte. Le champ patrimonial était « un autre pays », plus beau ( « Time beautifier of things ») d’être étranger et disparu (44). Le musée d’histoire contemporain veut plutôt conférer une signification au vécu des jours, à travers la série des expositions, la succession des points de vue et des cadrages d’une population et d’un territoire. En ses tâtonnements, voire ses errements, cette nouvelle figure de musée manifeste la recherche d’une alternative à la construction du siècle dernier. Bien des musées d’histoire ou d’archéologie, qui connaissent un développement spectaculaire, satisfont à une préoccupation patrimoniale, mais se veulent directement liés aux mouvements sociaux ou communautaires, ou encore à l’intérêt que suscitent les nouveaux thèmes de l’après-modernité : l’identité, l’éthique, le genre sexuel...Le cas des musées de la Résistance est aussi particulièrement révélateur d’enjeux présents (45).
Si, au terme d’une histoire complexe, le musée d’histoire fait figure d’institution centrale et de nos jours peu contestée de la culture occidentale, il recouvre désormais des réalités si diverses, quant aux collections qu’il mobilise et aux démarches dont il se réclame, que sa définition en apparaît durablement menacée. Surtout, la légitimité de la conservation et de la mise en valeur du patrimoine historique repose aujourd'hui moins sur le respect de l’intention des ancêtres qu’il donnerait à comprendre et transmettre que sur l’intérêt général du public - et de communautés - pour la mémoire, son travail et ses représentations. Reprenant le théoricien critique post-moderne Andreas Huyssen, Daniel J. Sherman souligne ainsi, à l’issue de sa comparaison des musées de Péronne, Verdun et du mémorial de Caen, que l’intérêt des musées d’objets est de demeurer ouverts aux multiples discours de la mémoire – contre, à la fois, une marchandisation spectaculaire de l’histoire qui exclut l’approche critique et savante, et une fusion du propos muséographique et du savoir historien qui suscite en retour une frustration de la mémoire (46). L’intérêt contemporain porté aux hauts lieux, aux monuments historiques, aux châteaux privés et autres demeures ou territoires touchés par la conversion patrimoniale est d’ailleurs devenu en quelques années un sujet d’interrogation et d’étude pour l’ethnologue. C’est l’habitant et le visiteur qui concentrent ici l’attention, dans une relation qui entend « domestiquer l’histoire » (47). Le rapport du patrimoine et de l’écriture de l’histoire devient un enjeu d’actualité pour les musées d’histoire, dans une relecture des constructions de l’identité et des traditions, entre continuité d’intentions et déplacement des horizons de référence.